KONPA ! LA MUSIQUE POPULAIRE EN HAÏTI (2)

Dossier Laméca

2. TROUPES ET CHANTEURS TRADITIONALISTES

Troupes de danse et chorales traditionalistes
Lumane Casimir and the Troupe Folklorique Nationale d’Haïti
L’héritage de Lumane Casimir : une lignée de chanteuses traditionalistes

 

Les troupes de danse, chorales et chanteurs qui se spécialisent dans le répertoire traditionnel à partir des années 1930 marquent profondément l’expression culturelle haïtienne. Les disques qu’ils enregistrent sont aujourd’hui encore très appréciés en Haïti. Leur performance n’est pas authentiquement traditionnelle. Il s’agit plutôt de la réinterprétation consciente d’éléments traditionnels dans un contexte nouveau, une expression non pas traditionnelle mais traditionaliste. Dans une industrie musicale et culturelle qui est presque exclusivement dominée par les hommes, cette expression artistique permet à des générations de femmes d’être reconnues pour leurs contributions.

La Troupe Folklorique Nationale d’Haïti dans les années 1940, sous la direction de Jean-Léon Destiné.

(2) Troupes de danse et chorales traditionalistes

Dans les essais qu’il écrit sous l’occupation américaine d’Haïti (1915-34), l’intellectuel nationaliste Jean Price-Mars appelle à ce que la musique paysanne Vodou entre dans les salles de concert et les salons. Price-Mars suggère aux compositeurs d’étudier le chant liturgique des cérémonies Vodou afin de créer une musique qui reproduise “l’esprit de la nation haïtienne”. Plusieurs compositeurs répondent à son appel comme Ludovic Lamothe, Justin Elie ou encore Anton Jaegerhuber et composent de nombreuses œuvres de musique de chambre d’influence Vodou.

Dans un pays de la taille d’Haïti, avec une élite et une classe aussi minoritaires, musique savante, musique populaire, et troupes folkloriques s’échangent autant leurs interprètes que leurs publics. A la longue, il en résulte une élite (et dans une certaine mesure, une classe moyenne) qui a un goût prononcé pour la culture, la musique savante européenne, mais aussi pour les diverses expressions musicales nationalistes, de la méreng à la musique de chambre d’influence Vodou.

La première troupe traditionaliste d’Haïti naît de la chorale classique dirigée par la pianiste Lina Mathon Blanchet. Sur la suggestion d’un groupe d’artistes allemands de passage en Haïti en 1939, Blanchet intègre des chansons traditionnelles au répertoire de la chorale, ainsi que quelques danses. Elle monte également un chœur d’adultes, les Chanteurs Legba, qui, à la demande du président Lescot, représente Haïti à la Conférence Panaméricaine de 1941 à Washington, DC. Elle recrute, Lumane Casimir, la talentueuse chanteuse de Gonaïves.

Il peut sembler contradictoire qu’un président qui soutient la campagne anti-vodou (fermeture des temples vaudou, confiscation voire destruction des objets et instruments Vodou) soit en même temps un fervent défenseur des traditions culturelles Vodou. Mais en fait les traditions culturelles haïtiennes sont considérées à cette époque comme une expression moderne et aseptisée du patrimoine et de l’identité nationale, alors que la pratique contemporaine du Vodou, au contraire comme archaïque, barbare, et dangereuse.

Pour mieux promouvoir ces traditions culturelles, le président Lescot crée en 1941 le Bureau d’Ethnologie et y nomme comme premier directeur, Jacques Roumain, l’auteur communiste exilé.

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“Ti Zando” [divinité Kongo] par Le Choeur Michel Déjean (album Songs of Haïti / Bouquet Creole)

Album du Chœur Michel Déjean, enregistré dans les années 1950. Emule de la troupe traditionaliste de Lina Mathon Blanchet, tout comme le Chœur Simidor, dirigé lui par le musicologue Ferrére Laguerre.

 

Lumane Casimir and the Troupe Folklorique Nationale d’Haïti

Le chorégraphe Jean-Léon Destiné, qui a fait ses débuts dans le groupe les Chanteurs Legba, intègre le célèbre Ballet Nègre de Katherine Dunham aux États-Unis (où il chante avec Ertha Kitt) dont il sera le chanteur soliste en 1946. Il travaille à l’École de danse et de théâtre Katherine Dunham, avec Lavinia Williams, futur directeur d’une autre troupe traditionaliste haïtienne.

En 1943, il retourne en Haïti pour le compte du Musée américain d’histoire naturelle afin de chorégraphier un concert, puis en 1946 à l’Institut Haïtiano-Américain. Et enfin pour constituer la Troupe Folklorique National d’Haïti en prévision de l’Exposition du Bicentenaire de Port-au-Prince (1949-50) qui se tient dans le tout nouveau Théâtre de Verdure.

En plus de Destiné c’est toute la scène haïtienne des troupes de danse traditionalistes qui est inspirée et encouragée par Katherine Dunham, laquelle travaille en Haïti dès 1935 où elle a interprété des danses traditionnelles haïtiennes au Rex Théâtre.

Destiné recrute pour sa troupe des danseurs des quatre coins du pays, ainsi que les percussionnistes Ti-Marcel, Ti-Roro, et Alphonse Cimer. En 1949, Lumane Casimir, la chanteuse la plus accomplie du chœur Les Chanteurs Legba, est invitée à participer à l’Exposition du Bicentenaire de Port-au-Prince. Elle y joue en solo, chante avec la Troupe Folklorique Nationale d’Haïti et aussi sous l’accompagnement de l’orchestre de Vodou-djaz, Jazz des Jeunes. En 1948, ce spectacle de l’Exposition du bicentenaire combinant Ti-Roro, Lumane Casimir, la Troupe Folklorique Nationale et l’orchestre de Vodou-djaz, Jazz des Jeunes, fait un essai à l’occasion de l’inauguration du cinéma Montparnasse.

Les nombreuses prestations à l’Exposition du Bicentenaire font émerger l’idée en Haïti que les traditions culturelles sont une part importante de l’identité nationale haïtienne, alors même que le Vodou est encore controversé chez l’élite et la classe moyenne.

Lumane Casimir a une influence déterminante. Ses interprétations de chansons traditionnelles, en particulier les méreng, “Panama-M Tonbé”, “Sé La Rivyè Mwen Té Yé”, “Papa Gédé Bèl Gason”, ou la chanson kongo, “Caroline Acao”, sont légendaires en Haïti. Casimir devient une icône et un modèle pour les nombreuses chanteuses traditionalistes qui suivent.

Audio 7
“Papa Gédé, Bèl Gason” (Papa Gédéest bel homme), par Lumane Casimir et Jazz des Jeunes

Cette mérengue populaire évoque une marche vers le Palais Présidentiel où des prêtres Vodou portaient les habits de la divinité du cimetière, (Papa) Gédé Nibo.
Papa Gédé bèl gason
Gédé Nibo bèl gason
Abiyé tout an blan
Pou al monté o Palè
(Papa Gédé est bel homme
Gede Nibo est bel homme
Il est habillé tout de blanc
Pour se rendre au Palais)

Lumane Casimir en 1948 en robe de madras et coiffée d’un foulard blanc, évocation de la période coloniale.

La Troupe Folklorique Nationale engendre toute une série de troupes: la Troupe Macaya de Wanda Wiener, la Troupe Simbi, Lococia de Max Denis, et la Troupe Aïda de Siméon Benjamin gagnent toute en visibilité grâce à l’Exposition du Bicentenaire de Port-au-Prince. Dans les années qui suivent, de nouvelles troupes de danse apparaissent encore, dirigées par les chorégraphes Lavinia Williams (Williams-Yarborough) et Louinès Louinis. Cette tradition se propage aussi dans la diaspora avec des groupes comme la Troupe Makandal ou les Danseurs Ibo.

L’audace et l’originalité de l’expression artistique de Lumane Casimir auront permis à des générations d’interprètes féminines, en Haïti comme dans la diaspora, de suivre son sillage.

 

L’héritage de Lumane Casimir : une lignée de chanteuses traditionalistes

Emerante de Pradines
La chanteuse et danseuse traditionaliste Emérante de Pradines (fille du troubadour Kandjo, de son vrai nom Auguste de Pradines) est formée dans le groupe de Mme Mathon Blanchet. Elle présente une série de concerts de musique traditionnelle en 1942 au Rex Théâtre. Elle enregistre des albums distribués à l’international, qui, avec ceux enregistrés dans le groupe de Michel Déjean, contribuent à populariser l’esthétique en plein essor des chansons Vodou et traditionnelles d’Haïti.

Audio 8
“Legba Na Console” (Lègba [divinité Vodou] va nous consoler) par Emerantes de Pradines (album Creole Songs of Haiti, 1954)

Album de Emerante de Pradines sorti en 1953.

 

Martha Jean-Claude
Autre figure importante de la musique haïtienne, la chanteuse Martha Jean-Claude fait ses premières apparitions dans une série de concerts de musique traditionnelle au côté de Emerante de Pradines. Elle poursuit sa propre carrière et devient la chanteuse de l’époque, la plus connue d’Haïti jusqu’à ce qu’un incident politique impliquant son mari force le couple à s’exiler à Cuba. Elle y poursuit sa carrière avec un succès considérable non seulement en Haïti, mais chez tous les passionnés de musique traditionnelle haïtienne dans le monde.

Audio 9
“Gran boua Kriminel” (Kriminèl Granbwa [divinité Vodou]) par Martha Jean-Claude (album Mwen se fanm 2 peyi, 1995)

Album de Martha Jean-Claude sorti en 1953.

 

Lumane Casimir, Emerante de Pradines et Martha Jean-Claude incarnent la tradition haïtienne de chanteuses traditionnalistes. La grande majorité des initiés Vodou (ounsi) étant des femmes, celles-ci représentent naturellement la chanson Vodou. Dans les décennies suivant la période Martha Jean-Claude, de nombreuses femmes porteront cette tradition comme Carole Demismen, Maryse Coulanges, Marie Clotilde “Toto” Bissainthe, Myriam Dorismé, Cornelia “Ti-Corn” Shutt, et Farah Juste. Avec leur répertoire de chansons romantiques, traditionnelles et patriotiques, elles occupent l’un des rares espaces de la musique haïtienne laissé aux femmes.

 

Farah Juste
Farah Juste fait ses premiers pas de chanteuse dans les années 1970 avec la troupe haïtienne Solèy Lévé, en exil politique aux États-Unis et liée au mouvement culturel appelé kilti libèté. Elle devient l’une des principales voix anti-Duvalier de la diaspora, démontrant la part du mouvement kilti libèté dans la percée des idées de gauche par la culture traditionnelle. Elle a été la figure emblématique de la chansonne patriotique haïtienne.

Couverture de l’album de Farah Juste, Farah Juste: La Voix des Sans Voix (TIDA Productions, 1989), dessinée par Jude Thégenius.
Farah Juste apparaît au premier plan sur fond de drame migratoire. La répression duvaliériste est représentée sur la gauche, avec des soldats qui tirent aux fusils sous le drapeau duvaliériste face à la célèbre prison Fort Dimanche.
Au centre gauche, des bateaux surchargés d’haïtiens, se retrouvent à droite, écrasés contre des rochers, leurs passagers fantomatiques et apathiques dans la chaleur du soleil, avec un liquide rouge-sang dégoulinant de la voile.
A l’extrême droite, le centre de détention pour immigrés de Krome (situé à Miami) attend des haïtiens sous le drapeau américain.
Fort Dimanche sur la gauche, Krome sur la droite : le voyage entre deux drapeaux, deux horreurs et deux prisons.

Audio 10
Sa chanson “29 Novembre” est un acte d’accusation à propos du massacre d’électeurs en 1987 qui interrompt le processus démocratique. Sur un rythme Vodou elle chante :
Kriminèl o, listwa-a va jije w
Kriminèl o, pèp-la a pa bliye w
(Criminel, l’histoire va te juger
Criminel, le peuple ne t’oubliera pas)

 

Si la plupart des artistes traditionalistes ne sont pas vodouisants (initiés), l’appropriation qu’ils font de la culture afro-haïtienne a contribué à changer en Haïti la vision des choses concernant l’incorporation des expressions culturelles de la paysannerie dans l’espace public et dans le courant dominant. Les plus célèbres de ces artistes sont de véritables icônes de l’identité nationaliste populaire.

 

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SOMMAIRE

1. La bèl épòk : la musique populaire de la 1ère moitié du 20ème siècle
2. Troupes et chanteurs traditionalistes
3. Twoubadou et gwenn siwèl
4. Les origines du konpa et de la kadans
5. Mini-djaz et migration
6. Nouvelle génération et retour aux racines
Extraits musicaux

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par Dr Gage Averill
Docteur en ethnomusicologie, spécialiste des musiques populaires haïtiennes, professeur et doyen à la Faculté des Arts de la University of British Columbia (Canada)

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2016-2019

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