Blog Post

L’histoire Des Shleu Shleu

L’histoire Des Shleu Shleu

Par Aly Acacia

L’histoire des Shleu Shleu c’est un esprit, une époque. C’est également le début du management musical. Dada sera le premier vrai agent artistique haïtien.
Donnons la parole à un témoin du groupe les Diplomates et de l’orchestre Ibo Combo Fritz Joassin. Il dit que : « La gestion des affaires, par Dada, a permis aux musiciens des Shleu Shleu de se concentrer sur leurs créativités et performances musicales »
Dada savait que la prochaine opportunité se présenterait dans moins de 2 mois. Le 22 Février 1966, c’est le Mardi-Gras. Dada sollicite Villa Créole où le groupe continue de jouer tous les jeudis, pour un week-end de bals carnavalesques.
Il y a un hic ! Villa Créole n’est pas intéressée. Le plan est contrarié. C’est le temps pour Dada de sortir une carte de sa manche. Il s’appelle Malvin Cardoso, le fils du propriétaire de l’Hôtel Montana, un condisciple de classe… Il intercède auprès de son père : les Shleu Shleu y sont programmés durant 4 soirées. Dada prépare une campagne médiatique soutenue par Rockfeller Jean Baptiste et Jacky Deverson de Radio Haïti.
Les Shleu Shleu vont jouer de chance à la soirée du lundi gras. Le « Rouge et Blanc » de Nemours joue à guichet fermé a Cabane Choucoune…Il y a autant, sinon plus de mélomanes à l’extérieur, frustrés de l’inaccessibilité au bal. Les hommes virevoltent, parlementent, grillent cigarettes après cigarettes. Les festivités semblent compromises. Les femmes plus discrètes mais, non moins, impatientes, cachent leur désarroi derrière un masque d’indifférence.
Soudain, une voix s’élève, parmi la foule : « un jeune groupe joue à Montana, les Shleu Shleu ; « yo frape byen wi !» Le temps de le dire, un cortège part à l’assaut de l’hôtel. La salle animée par les Shleu Shleu se remplit comme un œuf !
Durant la nuit du 22 au 23 février, Dada arrose son succès. Bien imbibé et complètement fatigué, il s’endort au volant de sa Hillman vert et blanc, 2 portes. Il termine sa course derrière un camion stationné sur la route de Bourdon. Dieu est un fan de Compas Direct, car il aurait pu aboutir dans le ravin.
Après une semaine, Dada reçoit une visite de sympathie. Il s’agit de Gerald Levesque, le beau-frere d’Albert Silvera, propriétaire d’El Rancho. Ce dernier lui fait une offre alléchante. Et, les Shleu Shleu joueront, tous les jeudis, à l’Hôtel à partir du 17 mars 1966. Un autre mini-jazz, les Fantaisistes de Carrefour, leur clone, les remplacera à Villa Creole.
Les Hôtels, généralement, réservés à la clientèle touristique ne recevaient pas souvent les locaux. L’arrivée de la bande à Dada changera la note… El Rancho sera le nouveau fief du groupe jusqu’au 31 décembre 1967.
Cependant, avec Dada il faut marcher sur des œufs. L’affable homme d’affaires connait la valeur de ses Shleu Shleu. Albert Silvera, par trop d’appétit, faillit tuer la poule aux œufs d’or.
Le 22 décembre, en début d’après-midi, Dada se présente pour la décoration du local. Silvera lui fait comprendre que le deal a changé. En plus des recettes du bar, tel que convenu, il exige 60% des entrées. Dada est dos au mur, il réprime sa colère, et il négocie un meilleur arrangement. Comme la soirée est un succès, l’administration lui demande de récidiver pour le bal du nouvel an.
Le 31 décembre, il entreprend un nouveau coup de poker. Il se présente devant Silvera, et lui annonce que le groupe ne pourra pas performer selon les termes du bal du 22 décembre. Pris de panique, le patron d’El Rancho devient plus coopératif. Alors, Dada lui offre 30% des recettes et exige qu’un membre de son équipe soit au guichet.
Pour cette fin d’année, Dada met le paquet au niveau marketing. En plus des annonces radiophoniques, des macarons et des pochettes d’allumettes à l’effigie du groupe sont disposés, courtoisement, sur chacune des tables. Pas mal, pour une soirée qui ne coutait que 4$/personne.
Force est de constater que la demande pour les Shleu Shleu était stimulée par l’ascendance de Dada, également, grâce à la discipline et la dextérité des musiciens.
C’est ainsi qu’un certain Claudy Magloire entre dans l’histoire comme celui qui finira par convaincre Dada de déménager au mythique Rond-Point Night-Club de Max Buteau, dont il avait la gestion.
L’année 1968 est une année d’accomplissement.
Dada tenait à faire des Shleu Shleu, le premier mini-jazz à produire un album. Herby Widmaier enregistrera « Haïti mon pays » qui débutera la série des chefs d’œuvre de cette dynastie, à Cabane Choucoune.
Des équipements musicaux neufs seront achetés chez l’incontournable Alphonse Astier, a la rue des Miracles, à cote du marchand tailleur « Le Secret des Élégants. » Paul Anson qui a produit tout ce qui se faisait de valable dans la musique haïtienne à l’époque, obtient les droits de reproduction pour 850$. Ce fut une bonne entente puisque le montant standard offert aux orchestres comme Nemours Jean Baptiste et Wébert Sicot, avec plus de 18 musiciens, était de 350$.
Hans Cherubin (Gwo Bebe) sera le lead vocal sur cet album. Il sera rejoint, durant les vacances d’été par Pierre Charles (Peddy), ancien chanteur des Mordus et des Diplomates. Et sera d’un très grand apport sur l’album «Haïti terre de soleil » qui sortira l’année suivante. Ces disques ouvriront les portes de l’international aux Shleu Shleu.
New York des années 70 est un eldorado. Attirés par le rêve américain ou pour fuir l’enfer duvaliérien, les haïtiens quittent Haïti chérie. D’abord, Peddy en 1969. Mais c’est en 1970 que l’hémorragie fut grave. En trois mois, de février à juin : Clovis, le tambourineur, Gwo Bebe, le chanteur, Tony Moise, le saxophoniste abandonnent le groupe.
Le départ de Tony est un coup dur, pour la troupe. Après son passage dans les groupes « les Dérangés » et les « Laurenceau », c’est au sein des Shleu Shleu qu’il atteint son apothéose au sax alto. « Tony Moise ale san di Orevwa.»
C’est par Jean robert Argant que la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Employé d’Air Caraibes, et reporter d’une nouvelle station de radio inaugurée le 8 mars 1970 -Métropole-.
Pendant ce temps-là, Dada est à New York discutant d’une série de prestations pour ses protégés, avec Mike Rodriguez, un portoricain, propriétaire de la Casa Borinquen et grand admirateur de Webert Sicot. Contrat en mains, les Shleu Shleu doivent préparer leur voyage, aux Etats-Unis. On remplace, rapidement, Tony Moise par Fito Sadrac, Jean Michel St Victor (choriste) remplace Hans Cherubin et Paul Edme est prêté par les Difficiles, pour la tournée.
A la suite d’une entrée éblouissante, et d’une tournée éclatante dans New York, la majorité des musiciens annoncent à Dada qu’ils ne seront pas du voyage de retour. Ils préfèrent la Grande Pomme à la Perle des Antilles. Seuls Paul Edmé, Jean Michel St Victor (Zouzoul), Serge Rosenthal et Dada Jacaman retourneront à Port-au-Prince.
Quelques semaines plus tard, l’Original Shleu Shleu verra le jour, à New York composé essentiellement des musiciens déserteurs.
De retour en Haïti, Dada et Sergo reprennent du service. Il faut continuer la saga. En 2 mois, un nouveau groupe est formé : les Shleu Shleu d’Haïti. Une bande de jeunes surdoués qui donneront a Dada, quatre belles années, avant de devenir le Skah Shah de New York.
Cette formation jouera son premier bal de retour sur scène le 1er Aout 1970, au Rond-Point Night-Club avec les musiciens suivants : Yves Arsène Appollon (Batterie), Loubert Chancy (Sax), Gerald Désir (Tambour), Yve Jean Baptiste, Loubert Chancy (Sax), Gerald Désir (Tambour), Yves Jean Baptiste (Tam Tam), Mario Mayala (Guitare), Dodo Mews (Basse), Jean Michel St Victor (Chant) Johnny Frantz Toussaint (Guitare).
Deux semaines, plus tard, Jean Elie Telfort, alias Cubano maitre de cérémonie du Tabou Combo , au Ciné Paramount, passera une audition et formera une paire de chanteurs légendaires avec Jean Michel St Victor (Zouzoul ). Pour l’histoire rappelons que Roger M. Eugene (Shoubou) également, fut mis à l’essai.
L’histoire des Shleu Shleu de Dada Jacaman, chers lecteurs, déborde largement le projet des deux articles. Il y aurait tant à dire, tellement d’anecdotes à raconter. Quoi prioriser ? Quels évènements taire ?
Dada a formé au-delà de quatre Shleu Shleu. Chaque cassure, chacun des recommencements qui l’ont propulsé au cœur de drames déchirants, auraient pu constituer un article. Le déchirant deuil avec le noyau original en 1970. Quatre ans plus tard, la désolation qui s’installa suite à la partance de ceux qui iront former le Skah Shah. En 1975, à peine, un an plus tard, une troisième coupure favorisera l’émergence de Djet X… Dada a voulu persévérer, au moins deux autres Shleu Shleu ont vu le jour mais avec moins de prouesse. La roue tournait, le marché changeait.
Dada Jacaman est un grand producteur dont la carrière et la personnalité méritent d’être exposées et explorées. Haïti lui doit des honneurs. C’est un visionnaire. Dada a également produit un véritable florilège de disques, nous lui devons entre autres ces pièces : Ti Paris et sa Guitare, Rodrigue Milien et Toto Nécessité, Les Vikings, Les Formidables de St Marc, également Léon Dimanche et les Lionceaux des Cayes…
Chères lectrices et chers lecteurs, l’histoire de Dada Jacaman et de l’arbre généalogique des Shleu Shleu comportent de nombreux embranchements qui débordent le projet limité des deux articles. Il y aurait tant à dire, tellement d’anecdotes à raconter. Sa se twoket la…
Bonne Annee 2021

Aly Acacia

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

− 7 = 1