Robert Martino, rencontre avec une légende de la musique haïtienne

Le 15 février dernier, jour de son anniversaire, Robert Martino a rencontré Le Nouvelliste pour une interview, une traversée de son parcours de musicien. Adepte de guitare basse à ses débuts, celui qui a suivi en capitaine la vague des mini-jazz lancé par les Shleu Shleu, donné naissance à Les Gypsies et au Scorpio Universel et inventé avec Top Vice le format réduit des « djaz compas digital » avec drum machine, est devenu au fil des ans le guitariste de référence de la musique haïtienne. Si Robert Martino écoute encore Carlos Santana et Jimmy Page, ses solos ont marqué le compas direct pour des générations. De son premier groupe en 1966, Les Difficiles à Robert & Friends, sa formation musicale actuelle, son histoire couvre plus de cinquante ans de musique haïtienne.

Frantz Duval (F.D.) : Qui est Robert Martino ?
Robert Martino (R.M.) : Un homme humble, un pacifique, un musicien. Je suis né en Haïti, en 1951, d’un père italien et d’une mère jordanienne. Ma mère est née à Bethlehem et mon père en Italie. Ils ont émigré en Haïti et se sont rencontrés aux Gonaïves où ils se sont mariés.
Mes sœurs et frères sont nés aux Gonaïves. À l’époque, c’était une grande ville. Il y avait beaucoup d’activités là-bas.
Moi, je suis né à Pétion-Ville, Pont Borno, numéro 2. J’ai été scolarisé à l’Institution Saint-Louis de Gonzague, au collège Bird et chez Pénette. Très vite dans la vie, j’ai fondé mon groupe musical. J’avais 15 ans.
F.D. : Comment cela est-il arrivé ?
R.M. : Le djaz, le groupe musical, c’était comme l’équipe de football du quartier à la rue Magny. Il y avait Henry Célestin qui était déjà là. Nous sommes dans les années 60. J’étais encore à l’école.
Un jour, pendant qu’on jouait au foot, j’ai vu un homme avec une guitare jouant du rock’n’roll. J’ai été impressionné. Je lui ai demandé de m’apprendre à jouer de cet instrument. Ce qu’il a fait. Un prétendant de ma sœur m’a offert une guitare à 4 cordes (pour obtenir ma bénédiction… haha). À partir de là, j’ai vraiment commencé à jouer.
J’ai été un fan du maestro Nemours Jean-Baptiste. J’ai vite compris que j’avais une aptitude pour la musique. Je me suis perfectionné. Chaque soir, j’écoutais du rock’n’roll grâce à un petit récepteur de radio que l’on m’avait offert. J’écoutais en permanence un mélange de Nemours et de rock’n’roll. Je me suis rendu compte très vite que la musique c’est ce que Dieu m’a donné. Je l’ai embrassé pour le meilleur et pour le pire.
F.D. : Puis vint Les Difficiles….
R.M. : Oui, bien sûr. J’ai fondé Les Difficiles de Pétion-Ville en 1966. J’ai composé la plupart des belles chansons du groupe. Henry Célestin était avec moi. Les Difficiles de Pétion-Ville est mon premier djaz. Je lui ai consacré toute ma jeunesse. C’est pour cela que j’y suis très attaché. Cela fait partie de mon existence et a lancé ma vie musicale.
F.D. : Avec Henry Célestin, l’équipe de football du quartier s’est transformé en djaz : Les Difficiles de Pétion-Ville. La séparation a eu lieu en quelle année ?
R.M. : Au tout début des années 70. Après j’ai fondé Les Gypsies de Pétion-Ville.
F.D. : Roberto Martino avec Les Difficiles, cela n’a donc pas duré ?
R.M. : J’ai passé du temps dans le groupe, près de six ans. Après vint le tour de Les Gypsies. J’ai formé le groupe avec quelques anciens musiciens des Difficiles. Les Gypsies était un orchestre extraordinaire.
F.D. : Pourquoi ces deux groupes ont disparu un bon matin ?
R.M. : C’est une histoire très banale. Quand on est jeune, on est fougueux, on prend des décisions radicales pour des choses banales. J’ai eu une dispute en pleine prestation de Les Difficiles de Pétion-Ville à Cabane Choucoune. J’avais aperçu Jessie Al Khal, éblouissante, dans le bal, et je voulais danser avec elle. Henry Célestin, le chanteur, n’était pas d’accord, disant que les musiciens n’ont pas le droit de quitter la scène pour aller danser. Il a été appuyé par les autres musiciens. Cela m’a mis en colère et j’ai laissé la scène. C’est Richard Widmaier qui m’a remplacé pour le reste de la soirée.
Le lendemain, je fondais Les Gypsies !
F.D. : Dans cette période, mis à part Les Difficiles et Les Gypsies, vous étiez en compétition avec d’autres groupes ?
R. M. : Le groupe que j’admirais c’était les Shleu Shleu. J’étais un fan. D’ailleurs ça m’arrivait de jouer avec ce groupe. J’avais de très bonnes relations avec les Shleu Shleu. Le public pensait que c’était est moi qui avais composé leur célèbre chanson « Café au lait ». C’est plutôt l’œuvre de Sergo Rosenthal.
F.D. : La polémique dans les années 70 a donc commencé avec le duel Difficiles-Gypsies…
R.M. : Oui. Il y avait une polémique entre Difficiles et Gypsies. Mais ce n’est pas à ce type de polémique auquel nous assistons aujourd’hui. Il s’agissait à l’époque d’une polémique modérée et respectueuse. On ne s’attaquait pas à la personnalité des adversaires. Gypsies n’a jamais composé une chanson polémique. Les Difficiles avait l’habitude de nous envoyer des flèches, mais nous ne leur prêtions pas attention. La musique seule nous intéressait. Nous avions des musiciens extraordinaires dans le groupe Les Gypsies, notamment Tico Pasquet, un batteur extraordinaire. Nous avons rénové la musique.
Moi, j’avais toujours le rock’n’roll en tête en jouant au compas. Nous avons produit des disques extraordinaires. Les Difficiles composait également de belles chansons. Il y avait des chansons que j’avais composées pour Les Difficiles que je continuais à jouer dans mon nouveau groupe, par exemple « Ce la vie », « Men Polo ». Ce sont des classiques de la musique haïtienne.
F.D. : Le groupe était fondé et fonctionnait à Port-au-Prince. À partir de quelle date vous avez commencé à voyager ?
R.M : Entre début ou mi-70. Ces groupes n’ont pas duré. Nous avons voyagé à New York avec Les Gypsies. Nous avons effectué plusieurs voyages dans les Antilles. Les Gypsies était plus populaire aux Antilles que Les Difficiles. Henry Célestin n’avait jamais voulu s’y rendre avec son groupe pour des raisons que j’ignore. C’est ce qui m’empêche aujourd’hui d’amener Les Difficiles dans les Antilles parce que le groupe n’avait pas vraiment de fans dans cette région. Alors qu’il était l’un des plus populaire d’Haïti.
F.D. : Qu’est-ce qui a provoqué la disparition de deux groupes : Les Difficiles et Les Gypsies ?
R.M. : À l’époque, la musique n’avait pas le niveau qu’elle a aujourd’hui. Il n’y avait pas cette technologie avancée, pas de YouTube, ni les autres plateformes. Ces deux groupes ont disparu parce qu’il n’y avait pas de structures, pas de débouchés.
F.D. : Comment Scorpio s’est formé ?
R.M. : Le Scorpio a été ma dernière expérience avant mon départ. Le Scorpio Universel a pris la succession de Les Gypsies en 1976.
La dissolution du groupe Les Difficiles a donné naissance au groupe DP Express. La dissolution des Gypsies a donné naissance à Scorpio. C’est toute une histoire.
À cette époque, le style avait changé. Il y avait des orchestres antillais comme Les Aiglons, Exile-One, Grammacks, etc. qui avaient offert un autre son au public. Ce qui nous mettait dans l’obligation de produire un nouveau son pour concurrencer ces orchestres. Nous avions mis les mêmes instruments qu’eux dans nos chansons. Heureusement pour nous comme haïtiens, nous avons le compas authentique. Cet alliage demeure aujourd’hui. Il suffit d’écouter Nu Look, Zenglen, Klass, entre autres. Ces groupes ont la même formation que Scorpio ou DP. La seule chose, c’est que la musique a changé.
F.D. : Donc la force du compas c’est qu’elle se renouvelle à chaque fois et progresse…
R.M. : Exactement. Le compas connaît des défis aujourd’hui. La jeunesse se perd et veut tout mélanger. Aujourd’hui on parle de rabòday, de hip-hop, d’african music, etc. On ne sait pas où on est. Aujourd’hui, quand je joue, à un certain moment je suis obligé d’arrêter de jouer le compas. J’ai un répertoire très riche et je suis obligé de jouer comme un DJ. Parce que souvent j’ai devant moi un public qui ne comprends pas trop le compas direct d’antan.
F.D. : Qu’est-ce qui avait fait le succès du Scorpio ?
R.M. : Notre succès a été dû premièrement à notre « horn section », nos cuivres qui jouaient à l’unisson. J’ai pris cette formation sur Exile-One. Nous n’étions pas mélodieux à l’instar des Shleu Shleu. Nous étions « penpen penpenp » ! J’ai exploité ce style. Nous avons produit de très belles chansons qui ont connu des succès. Nos meringues carnavalesques étaient extraordinaires. Aujourd’hui j’entends des meringues et j’ai l’impression d’assister à un combat de karaté. Et toutes les meringues de nos jours se ressemblent !
F.D. : Comment composait-on les chansons du Scorpio ?
R.M. : J’étais le compositeur en chef. Tout le monde prenait part aux répétitions et donnait son avis. L’idée principale venait de moi et chaque musicien y ajoutait une touche. Il y a des chansons qu’on ne peut pas composer seul. Surtout les meringues carnavalesques. Celui qui me donnait les plus belles idées était le tambourineur Marc Edmé ou Thony Maréchal. Difficile d’imaginer leur apport. Par exemple, c’est Marc Edmé qui est venu avec l’idée « ou kache nan koridò a » qui a permis au Scorpio de produire une meringue carnavalesque extraordinaire.
F.D. : Qui était caché dans le corridor ? On disait que c’était Poky.
R.M. : (Rire.) Non, ce n’était pas lui… le pauvre. Il s’agit de musiciens. Mais je ne vais pas citer leurs noms parce qu’ils sont mes amis et je ne veux pas les perdre. Cette histoire m’a mis dos à dos avec beaucoup de personnes. C’est une histoire vraie.
F.D. : Il y a d’autres meringues dans lesquelles vous racontez des histoires vraies ?
R.M. : C’était souvent des faits réels qui inspiraient les chansons.
Chaque groupe se présentait aussi avec un modèle, un symbole. DP Express adopta le train ; Scorpio choisit la bête. « Le train avait déraillé » ; « on avait enterré la bête », etc. C’était ça la polémique.
F.D. : Là, on vous entend parler de DP Express…
R.M. : Je les aimais aussi. Les musiciens étaient mes amis. À l’époque, la mentalité était différente par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui. Il y a peut-être une haine aujourd’hui entre musiciens. C’est peut-être à cause de la dureté de la vie. Il y avait moins de pression à l’époque du DP Express et du Scorpio. Nous aimions la musique et nos fans pour qui nous étions prêts à nous sacrifier. Nous avions des limites qu’il ne fallait pas dépasser. Il y avait du respect entre nous.
J’aime raconter cette blague. Un dimanche alors que je me rendais au carnaval, j’ai croisé Poky, le bassiste de DP, à Lalue, et son véhicule était en panne. Il m’a demandé une « roue libre », ce que j’ai accepté. Après deux carrefours, les gens n’arrêtaient pas de nous appeler « traîtres ». (Rire). Ils ne pouvaient pas comprendre que nous soyons amis. Au final, j’ai dû demander à Poky de descendre. Faire la route ensemble dans une même voiture n’était pas bien vu par les fans.
Certaines fois, le problème ne vient pas des musiciens mais de l’intolérance du public.
F.D. : Une fois, le Scorpio avait produit une meringue qui a été interprétée lors d’un dimanche pré-carnavalesque et qui a été totalement modifiée après la publication de la meringue de DP Express… Pourquoi ?
R.M. : Oui, cela est arrivé.
Les dimanches pré-carnavalesques étaient des tests pour nous. C’est ce qui nous a permis d’enregistrer de très bonnes meringues de carnaval. Parce que nous avions le temps de les tester et de les améliorer au fil des versions en 3 ou 4 dimanches pré-carnavalesques. C’était la même chose pour DP Express.
F.D. : À l’époque c’était les groupes et non les DJ qui animaient les dimanches pré-carnavalesques.
R.M. : Effectivement. C’était des prestations tests avant les trois jours gras.
F.D. : Quels ont été les plus grands succès des Gypsies et du Scorpio ?
R.M. : Il y a eu tellement de belles chansons entre Difficiles, Gypsies et Scorpio. Il me faudrait faire une liste pour répondre à cette question. Il y avait le titre « Ce la vie » pour Les Difficiles. C’était une chanson extraordinaire. Il y a « Patience » des Gypsies. C’est un classique. Pour Scorpio, c’est « Christiane ».
Je me souviens que Ti Manno m’avait confié que c’est lui qui aurait dû interpréter « Christiane ».
Le public peut toujours choisir d’autres titres. Mais c’est mon choix. Chaque chanson avait son charme. Pour DP, le carnaval que j’avais aimé était « Bibron » et surtout « David », un must.
F.D. : Votre solo de guitare qui vous a le plus marqué dans ces trois groupes.
R.M. : (Rires)
Mon solo de guitare dans la chanson « Tande » du Scorpio Universel.
Je faisais des solos extraordinaires. Le public était toujours en extase en les écoutant dans les kermesses. Ce sont des souvenirs extraordinaires et inoubliables.
F.D. : On est en train de parler de Scorpio qui joue à King’s Club, à Caroussel, entre autres.
R.M. : Oui. Nous avons joué beaucoup de kermesses. C’était notre force. C’était aussi le cas pour DP Express et Bossa Combo.
F.D. : Le ticket d’entrée pour une kermesse dans les années 80 était de 5 gourdes…
R.M. : Avant c’était 3 gourdes. Quand il a fallu faire passer le prix à 5 gourdes, on était très inquiet de la réaction du public.
F.D. : La kermesse n’était pas un bal. C’était organisé le matin ou dans l’après-midi…
R.M. : Oui. Le matin on commençait vers 10 h a.m. pour finir au plus tard vers 1 h p.m. Ou de 4 h à minuit. Par la suite, on avait terminé plus tard dans la soirée. C’était la grande foule.
F.D. : Quel est le club qui vous a le plus marqué ?
R.M. : Cabane Choucoune de Pétion-Ville. Cet endroit devait être conservé comme un musée. Il n’aurait pas dû être détruit ! Ce club, grâce à son toit en chaume (paille), avait une acoustique extraordinaire. Parfois, un simple amplificateur suffisait pour couvrir la salle. Le son était unique. Je me souviens des prestations de Nemours Jean-Baptiste dans cette salle. J’étais enfant mais le son est resté dans ma tête. Quand la paille absorbait le son de la guitare basse. C’était extraordinaire.
F.D. : Un matin, le Scorpio Universel est dissous. Qu’est-ce qui s’est passé ?
R.M. : Les musiciens voulaient laisser le pays. À une certaine époque, les musiciens haïtiens n’avaient d’autres issues que de laisser le pays. Le pays n’avait rien d’autre à nous offrir alors que nous avions familles et responsabilités. On ne pouvait pas nourrir nos familles avec les maigres revenus de la musique. C’était normal pour les musiciens de partir. Ce que j’ai fait moi aussi. Je suis revenu en Haïti après un certain temps à l’étranger. Parce qu’il fallait qu’on parte sous d’autres cieux, à la recherche d’un mieux-être.
À l’époque, mes garçons étaient nés. J’avais 3 enfants. Je voulais continuer à faire de la musique, mais je n’avais pas les moyens pour continuer à vivre en Haïti. J’étais obligé de partir comme tous les autres. Nous avons perdu une génération.
F.D. : Tout le monde est parti…
R.M. : Oui.
Tous les orchestres qui avaient fait les beaux jours de la musique entre 1965 et 1980 ont éclaté et les musiciens se sont éparpillés. Nous avons perdu une génération extraordinaire. Il n’y avait pas d’avenir dans le pays.
Je me suis rendu à Miami où j’ai fondé Top Vice en 1986.
F.D. : À Miami débutait une nouvelle aventure…
R.M. : Oui.
Mais malheureusement je n’aurais pas dû aller aux États-Unis. Ce pays n’est pas un vrai marché pour la musique haïtienne. Ceux qui jouent du compas doivent se rendre aux Antilles.
Henry Debs (grand producteur antillais) m’avait dit : « Robert, qu’est-ce que tu vas foutre aux États-Unis ? Viens chez nous on va s’occuper de toi. »
À l’époque, j’étais au sein de Scorpio et j’étais sur le point de partir. Il m’avait déconseillé de me rendre aux États-Unis. Il avait un plan pour moi car le marché antillais était plus structuré avec les droits d’auteur, etc.
F.D. : Aux États-Unis, il faut toujours animer des bals. Il n’y a pas de retombées après le bal. Pas de droits d’auteur pour les musiciens haïtiens…
R.M. : Il n’y pas d’autres revenus à part de jouer des bals. Mais, aux Antilles, c’est différent. La France est l’un des pays les mieux organisés dans ce domaine. Vous jouez, on vous paie ; on vous joue, on vous paie…
F.D. : Restons dans les droits d’auteur, un sujet qui vous tient à cœur. Comment avez-vous découvert la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, la fameuse SACEM ?
R.M. : C’est grâce à Henry Debs. Un matin, après un bal, il est venu frapper à ma porte et m’a dit qu’on doit aller à la SACEM. Je lui ai demandé ce que c’était. Il a pris toutes mes compositions et les a enregistrées là-bas. Un jour, alors que j’étais en Haïti, j’ai reçu un chèque de la Banque de Paris. J’ai été agréablement surpris.
Le lendemain, j’ai encaissé le chèque et j’ai invité tous mes amis au casino. On était jeunes. J’étais vraiment content. J’étais tellement reconnaissant que j’ai produit deux CD gratuitement pour Henry Debs.
F.D. : On est en quelle année quand vous entrez à la SACEM ?
R.M. : Ça remonte à presque 35 ans. Je suis un membre d’honneur de la SACEM.
F.D. : Vous ne regrettez jamais votre inscription… ?
R. M. : C’est la plus belle chose qui me soit arrivée dans ma vie de musicien. C’est pour cela que j’en parle à chaque entrevue. Parce que notre pays ne connaît pas les droits d’auteur.
Tu imagines que mes garçons (Roberto et Reynaldo de T-Vice) passent des nuits en studio pour produire une bonne meringue carnavalesque. Celle-ci est jouée partout alors qu’ils ne gagneront même pas un centime en retour ! Je ne ferai plus jamais ça moi. Je ne regrette pas de l’avoir fait. Au contraire. Mais ce serait dur pour moi de refaire de la musique en 2020.
F.D. : Vous êtes parti aux États-Unis. D’où était venue l’idée de monter le groupe Top Vice ?
R.M. : L’idée avait pris forme en Haïti, avant mon départ. Quand le Scorpio Universel a cessé d’exister, avec Tikit, Ti Flûte (Oswald Durand Junior), nous avons fondé un groupe avec quatre musiciens. On jouait partout avec un orgue.
Quand je suis parti, j’ai rencontré Robert Charlot qui est l’un des pionniers dans l’utilisation de la technologie dans la musique haïtienne. Avec mon expérience et ses connaissances dans la technologie, on a développé l’idée que j’avais depuis Port-au-Prince.
F.D. : Le succès est venu tout de suite pour Top Vice ?
R.M. : Tout de suite !
La première chanson que nous avons produite était « Men nou ». Nous avons produit des disques. Nous avons joué dans beaucoup de pays. C’était la belle époque. On avait un bon son. Nous n’avions pas tous les gadgets qui existent aujourd’hui, mais c’était quand même extraordinaire.
C’est à partir de Top Vice que tous les « djaz digital » se sont formés. Ansyto père avait la même idée, mais il ne l’a pas développée comme nous l’avions fait.
Après, tout le monde a fait la même chose que Top Vice. On peut citer Sweet Micky, Konpa Kreyòl, T-Vice, etc. Mais les grands orchestres n’aimaient pas ça.
F.D. : Top Vice a progressé jusqu’à ce qu’il disparaisse un bon matin…
R.M. : Top Vice a disparu de la même manière que quelqu’un divorce parce qu’il en assez de sa femme. Il n’y avait pas de raison valable pour la dissolution du groupe. Vous pouvez poser la question à n’importe quel ancien musicien de Top Vice. Personne ne pourra vous donner la raison. Ils vont s’accuser mutuellement. Et pourtant c’est de leur faute.
Depuis mon premier jour dans le groupe, j’avais dit aux musiciens que s’ils prenaient le groupe au sérieux ils pouvaient devenir millionnaires. Ils ne m’avaient pas compris. Ils n’ont pas su gérer le succès et se sont confondus avec le groupe. Ce n’est pas comme ça que fonctionne un business. Un business est une corporation. C’est ce qui arrive également à nos groupes aujourd’hui.
F.D. : On aime le groupe, on aime le succès au lieu de gérer le groupe. C’est ce qui arrive aux orchestres de nos jours. Est-ce que ça arrive parce qu’on n’avait pas défini le business au départ, mal préparé le projet ?
R.M. : Non. J’ai l’impression que c’est dans la mentalité des Haïtiens. Arrivé à un certain moment, à un certain niveau, on ne peut pas aller plus loin. On est bloqué. On se dit que c’est fini, qu’il faut tout arrêter. Et quand cela arrive, on ne bénéficie de rien en retour.
F.D. : Il n’y a pas eu d’autre groupe créé après la dissolution de Top Vice.
R.M. : Ils ont essayé autre chose, mais en vain.
F.D. : C’est après la dissolution de Top Vice que vous avez rejoint Sweet Micky ?
R. M. : J’étais découragé avec Top Vice. J’étais le manager du groupe pendant des années. Le groupe ne pouvait pas progresser parce qu’il ne pouvait pas produire un disque. J’ai dépensé mon argent en studio pour un opus. Il y a eu un litige entre moi et les musiciens. Ils m’ont accusé de faciliter le succès de T-Vice. Le phénomène de T-Vice était normal. C’était une question de génération contre génération.
Cela dit, Top Vice a fait son travail pour une génération ; T-Vice a fait le sien pour une autre génération.
La génération de T-Vice et des autres groupes n’aurait jamais pu s’adapter à Top Vice. C’est normal. C’était le cas pour nous et Nemours Jean Baptiste quand on avait fondé Mini-Jazz. La première fois qu’on avait joué à Cabane Choucoune, Nemours était là. Notre public nous a applaudis dès la première note qui en réalité était fausse. Yafa, le saxophoniste de Nemours, en était impressionné. Il s’est rendu compte qu’on avait changé d’époque. C’est pourquoi Nemours avait par la suite formé lui aussi un mini-jazz. Après une époque vient une autre. À chaque époque sa musique, ses groupes.
F.D. : Donc, le succès de T-Vice était un problème pour Top Vice ?
R.M. : C’était vraiment un problème. Parce que beaucoup de musiciens de Top Vice m’ont incriminé. Ils estiment que c’est grâce à moi que T-Vice a fait telle ou telle chose. Pourtant ce n’était pas vrai. Ils sont effectivement mes fils. Mais j’ai déjà aidé beaucoup de gens que je ne connaissais même pas. C’est normal pour moi d’aider Roberto ou Reynaldo sur une chanson. Comme n’importe qui pourrait le faire pour ses enfants. Mais je n’ai pas tué mon business pour un autre. Je ne suis pas fou.
F.D. : Qu’a fait Robert Martino après la dissolution de Top Vice ?
R.M. : J’ai passé des années sans rien faire. Charlot a créé Nu-Vice. J’avais sympathisé avec lui comme musicien et je me suis dit pourquoi ne pas tenter ma chance avec lui. Mais le groupe ne pouvait pas fonctionner. Ce n’est pas un bon musicien qui peut faire fonctionner un djaz. Il faut avoir des idées sur comment fonctionne un business. Il faut de l’autorité. Charlot est un bon garçon. C’est comme mon fils ou mon petit frère. C’est l’un des plus grands musiciens avec lesquels je n’ai jamais joué, mais il n’a pas d’autorité. Nu-Vice ne pouvait pas marcher. J’ai été obligé de le laisser. J’ai passé des années seul. Jeff Wainwright avait fondé quelque chose avec Misty Jean. Il m’avait appelé. J’ai passé quelques années avec eux. Il y a eu un autre problème. J’ai beaucoup aidé Misty Jean. Elle peut en témoigner. Je l’ai même amenée en Martinique. Ce, pour faire décoller sa carrière. Mais ça n’arrivait toujours pas à fonctionner. À la fin j’étais découragé. Je me suis dit que l’unique solution est de retourner dans mon pays. Je suis effectivement revenu et j’ai décidé de faire en Haïti ce que je faisais à l’extérieur. J’avais pris ma retraite. J’organisais des concerts.
F.D. : Votre retour au pays remonte à quand ?
R.M. : Je suis revenu en 2010-2012. Ou plus tard. C’est l’année de mon retour que j’ai organisé le premier concert avec Les Difficiles de Pétion-Ville à Kenscoff. J’avais réalisé plusieurs concerts avec Les Difficiles. On a réussi de très belles choses. Après j’ai décidé de former un djaz en Haïti qui s’appelle Robert Martino and Friends qui marchait bien, mais qui s’est éteint à cause de la conjoncture politique des deux dernières années.
F.D. : Musicalement, Robert Martino écoute quoi ?
R.M. : La musique que j’aime vraiment c’est le rock’n’roll. Je ne vais pas vous mentir. C’est ce qui me procure du feeling. Certains écoutent du jazz, d’autres de la bossa nova… chacun ses choix. Mais j’écoute aussi du compas. C’est évident. Je suis un producteur de compas et un Haïtien. C’est normal d’en écouter parce que j’en joue. Mais j’aime aussi le jazz.
F.D. : À l’échelle internationale vous écoutez quel musicien ?
R.M. : J’aime beaucoup Carlos Santana. J’apprends beaucoup de lui. Avec une seule note, il peut faire une expression musicale. Un musicien n’a pas à faire plusieurs notes. Il peut en prendre un seul et en réaliser beaucoup avec. J’aime aussi Jimmy Page. C’est quelqu’un que j’écoute toujours. Surtout ses concerts. Car les concerts offrent une expérience musicale différente de ce qu’on entend sur les enregistrements en studio.
F.D. : Quels musiciens haïtiens ?
R.M. : Aujourd’hui, quand on parle des musiciens haïtiens on fait référence aux chanteurs. Il n’y a pas beaucoup d’instrumentistes tels un saxophoniste, un guitariste, etc. D’ailleurs tous les guitaristes font la même chose. Ils adoptent le même pattern. Le même son. Il y a beaucoup de bons guitaristes. Il y a Ralph Condé ou El Pozo. Mais ils ne réalisent pas des choses qui marquent le public.
Quand on dit de quelqu’un qu’il est une légende, cela veut tout dire. On n’appelle pas quelqu’un « légende » pour rien. C’est parce qu’il crée quelque chose que les autres suivent. On peut être un bon musicien sans être une légende. Tony Moïse des Shleu Shleu est une légende. Loubert Chancy est un bon saxophoniste, mais il est un dérivé de Thony Moïse.
F.D. : Quel autre musicien haïtien vous a marqué dans votre carrière ?
R.M. : Richard Duroseau. Il jouait de l’accordéon avec des solos qui faisaient danser. Il était à la fois simple et compliqué. Ce qu’il réalisait était extraordinaire.
F.D. : Pour les chanteurs ? On commence par les chanteurs de vos groupes.
R.M. : Henry Célestin est un bon chanteur avec son style propre à lui. Max Badette était plus mélodieux. Je peux dire que Tikit n’était pas réellement un chanteur, il était un animateur. Quand Ti Manno est arrivé et commençait à enlever sa chemise dans les bals, je me suis dit qu’il fallait que je trouve un chanteur de cette dimension moi aussi. Et c’était Tikit. Il était extraordinaire.
C’est à partir de là que les choses ont commencé à changer. Il fallait avoir un chanteur-animateur. Il fallait que le chanteur puisse animer. Parce qu’avant, le chanteur pouvait partir après avoir chanté et laisser les autres musiciens jouer.
F.D. : Les chanteurs qui vous ont marqué dans les autres orchestres ?
R.M. : Actuellement, c’est Pipo. Je l’aime beaucoup. C’est un grand chanteur. Arly Larivière aussi. Je ne parle pas de T-Vice parce qu’on va dire que ce sont mes enfants. Roberto est bon chanteur aussi. Mais c’est Pipo que j’aime.
F.D. : Robert Martino a fait un passage au sein de Sweet Micky avec Michel Martelly. C’était un autre format de groupe…
R.M. : C’est une grande histoire.
Je n’aime pas Michel comme un président. Je l’aime comme un ami musicien qui a débuté avec moi.
Quand il a débuté à Miami, c’est moi qui lui ai suggéré de retourner en Haïti. Charlot et moi on lui a donné quelques instruments et on lui a promis de le supporter. D’ailleurs, la chanson « Forêt des pins » est de Top Vice. Nous l’aimions parce qu’il était toujours joyeux. Là, je ne suis pas en train de faire de la politique. Michel, quand il joue un bal et constate que le public ne réagit pas, fera tout pour le réveiller. Quitte à descendre son pantalon. Il n’y a pas d’autres entertainers comme lui.
F.D. : Aujourd’hui, si vous deviez monter un nouveau groupe, que feriez-vous ?
R.M. : Malheureusement, je n’ai pas de projet musical, parce que je ne peux plus jouer avec des groupes. Je n’ai pas non plus cette force pour le faire. Il y a trop de problèmes. Trop de conflits. Le monde devient difficile.
Si je devais former un djaz, ce serait avec une équipe réduite. Je pourrais mettre d’autres instruments, mais je ne ferai pas un grand jazz. Le gros et grand groupe n’est pas rentable pour le promoteur.
Le format rentable pour le promoteur c’est le format de Top Vice. On était 4 musiciens et quelqu’un qui s’occupait du transport des instruments. On n’avait besoin que d’un van pour tout transporter. On n’avait même pas besoin de chauffeur. C’était facile.
F.D. : Durant votre carrière, pendant que vous passiez des Difficiles aux Gyspies, du Scorpio à Top Vice et plusieurs autres formations, il y a des groupes qui sont restés unis. J’aimerais avoir votre opinion sur Septentrional ou Tropicana, par exemple.
R.M. : Les groupes de province sont plus solides que ceux de la capitale. On les traite souvent « d’habitants » (provinciaux, au sens péjoratif donné chez nous), mais en réalité c’est nous les provinciaux. Car nous ne pouvons pas tenir 5 ans avec un orchestre. Eux ils ont fait 50 ans et plus. Ils ont une structure. Quand quelqu’un joue à Tropicana ou à Septentrional, il est dans une structure. Il peut même espérer percevoir sa retraite. Il y a là un modèle de fonctionnement qu’il faut étudier.
F.D. : En province quel est votre public favori ?
R.M. : Moi, je suis des Gonaïves. J’ai toujours aimé les gens des Gonaïves. Ils m’ont toujours acclamé. Quand j’étais à Scorpio on voyageait beaucoup dans les villes de province. On recevait toujours un bel accueil.
F.D. : Tabou Combo a duré tout le temps pendant lequel vous jouiez. Et Tabou existe encore avec à peu près les mêmes musiciens. Quel est votre regard sur Tabou ?
R.M. : Le Tabou Combo est un modèle. Les musiciens conservent un lien d’amitié. J’ai l’impression que cela commencé depuis leur jeunesse. Ils ont été à l’école ensemble. L’un épouse la sœur de l’autre. Ils ont un lien en dehors de la musique. Ils peuvent se disputer mais parviennent quand même à se réconcilier. Ils ont une relation forte entre eux. Kassav (Martinique et Guadeloupe) aussi. Il est vrai qu’aux Antilles ce n’est pas le même rapport, mais ce groupe existe encore.
F.D. : Vous l’aviez dit, votre erreur a été de ne pas vous rendre aux Antilles. Quel est l’avenir de la musique haïtienne en termes de business ? On dit toujours que le compas ne peut pas aller plus loin, qu’il faut qu’on chante en anglais. Quel est votre avis ?
R.M. : Il faut d’abord avoir autour de chaque groupe une structure solide. Un musicien n’est pas un businessman. Il peut y avoir de musiciens qui sont des businessmen. Mais ils ne peuvent conduire le business. Ils pensent à autre chose. Il faut une autre personne pour conduire la musique plus loin. Quelque chose qui est très facile.
Créole ou anglais ? Ce n’est pas la langue qui envoie la musique hors des frontières. On aime des chansons brésiliennes sans les comprendre. Il faut un marketing. Et c’est ce qui manque aussi au compas.
Nous avons produit des chansons qui auraient pu être vendues à l’étranger. Mais on ne fait pas les choses comme il se doit. On se contente de faire des festivals à Miami, mais cela ne veut rien dire. L’argent n’est pas là.
De plus, il n’y a pas de sponsors. Comment est-ce possible d’organiser un festival qui accueille des milliers de gens alors qu’on n’a pas Budweiser ou Coca-Cola comme sponsors ?
F.D. : Nous restons dans un petit marché…
R.M. : Nous restons dans un petit marché, avec de petites conceptions. La musique haïtienne et les musiciens ne progressent pas. Ils sont tous mes amis, mais je connais leurs limites. J’ai l’habitude de leur en parler. Pour le Blanc, un spectacle avec 30 000 participants est quelque chose de très sérieux.
F.D. : Aujourd’hui, que diriez-vous à un jeune musicien ?
R.M. : Je lui dirai que le marché de la musique n’est pas facile. La première chose à pratiquer c’est l’amour du métier. Si on aime ce que l’on fait, c’est déjà un bon début. L’amour permet de surmonter les obstacles. S’il y a des obstacles et il n’y a pas d’amour, on va rapidement abandonner.
Je lui dirai également de ne pas trop dévier du compas, de notre musique. Je ne dis pas qu’il ne faut pas ajouter d’autres tendances. Tu peux faire ce que tu veux. Moi aussi j’ai pratiqué beaucoup de styles de musique. Mais restons sur la ligne de notre compas. Parce que la nôtre est aimée partout, dans tous les pays. On aime le swing de notre compas. Alors, ne le jetons pas.
F.D. : Un musicien doit écouter les autres et s’entraîner ?
R.M. : Il doit s’entraîner.
F.D. : Il y a du travail à faire avant de monter sur la scène ?
R.M. : Moi, je m’entraîne. J’ai un studio à la maison dans lequel je passe deux à trois heures chaque jour. Je répète sur les chansons même si que je les connais déjà. La musique te dépasse si tu ne t’entraînes pas. Il faut aussi écouter d’autres musiques. Il faut écouter ce qui se passe. Les jeunes apportent beaucoup d’innovation. Si on veut se mettre au diapason, il faut les écouter. On peut apprendre des jeunes comme ils apprennent de nous. On peut apporter plus en apprenant d’eux.
F.D. : Vous avez un dernier mot à ajouter ?
R.M. : J’aimerais que le pays soit stable, qu’il devienne un pays normal comme les autres petits pays. Ce, pour que les artistes puissent avoir une vie stable et puissent continuer à faire ce qu’ils aiment.

Frantz Duval
Auteur

 

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