Le Konpa est-il insensible aux problèmes fondamentaux de notre société ?

Le Konpa, musique populaire par excellence, n’en finit de faire le black-out sur les problèmes de fond de la société ces dernières années, accusant un net déficit par rapport à l’ancienne époque. Des manquements qui en appellent nécessairement à l’émergence de nouveaux sentiers.
Alors même qu’on est en plein manque de tout en Haïti, même de l’eau du robinet, on adore consommer à satiété le Konpa, compter jalousement les rares motifs de fierté – à défaut de s’en enorgueillir à l’excès – qui nous restent. L’haïtien ordinaire se reconnaît dans le Konpa et éprouve toujours un plaisir chaleureux digne de l’Haïti tropicale à en discuter dans un pays où parler est un droit sacré. L’héritage de Nemours Jean Baptiste n’en finit de bercer des générations entières de ses douceurs infinies, de ses voluptés exquises. Des hordes de musiciens, de virtuoses, se relaient, au gré du temps et des époques, depuis plus de 60 ans, pour le préserver, le remodeler et y ajouter d’autres sonorités.
Le Konpa se réinvente chaque jour tant et si bien qu’on a tendance à opposer depuis des lustres la «génération d’avant» (que l’on appelle couramment ancienne génération) et la «génération d’aujourd’hui» (que l’on appelle couramment nouvelle génération). Il y a toujours eu dans les interactions humaines cette passion de vouloir mettre face à face les époques. Quoi de mieux pour pimenter les sempiternelles discussions sur l’un des rythmes musicaux antillais le plus lascifs et langoureux? Invention humaine par excellence, le konpa est-il hors de danger? Pourquoi l’amour est le thème prédominant traité par les musiciens dans un pays où pourtant tout est à refaire ?
Plus de la moitié des albums Konpa (ces dernières années) font la part belle à l’amour
À y regarder de plus près, une bonne dose de statistiques ne suffirait-elle pas à calmer les ardeurs fanatiques, à faire comprendre qu’il y a, ici, un débat utile à provoquer? Plus de la moitié des albums Konpa, produits au cours de ces dernières années, est traversée par l’amour comme thème majeur, envahissant. Pour être plus précis, en moyenne, 60% du contenu des derniers albums de 10 des ténors actuels du Konpa sont traversés par le thème de l’amour, alors que les problèmes de société sont traités en parents pauvres avec une pauvre moyenne de 9%, les 31% restants étants plutôts légers, divers, mélangeant apologie du Konpa, bling-bling etc. Certains pourraient dire que ce n’est pas nouveau, qu’il n’y a rien de sorcier et que la «génération d’avant» chantait elle aussi les femmes, les coups de cœur, les douleurs d’un goodbye. Mais les derniers albums des groupes musicaux les plus en vue (Nu Look, Klass, Djakout#1, Harmonik etc.) n’ont pas fait dans le détail: amour et, à un degré moindre, bling-bling et autres thèmes légers.
Pour Djakout #1, avec l’album “Nou p’ap dòmi deyò”, 7 musiques sur 12, soit 58% du dernier laser, traitent de l’amour, alors que seulement 2 sur 12, soit seulement 16%, sont réservées à des problèmes de société. Les 26% restant sont du pur dilettantisme. “No Stress”, le dernier album de Nu Look consacre 11 musiques sur 14, soit 78% des tubes à l’amour. Harmonik, avec “Respè”, son dernier album, consacre la suprématie de l’amour avec 9 musiques sur 10, soit 90% de la production totale. À quelques nuances près, c’est le même cas de figure chez les derniers albums de Klass, Zenglen, Kaï et Vayb avec respectivement 50%, 54%, 55% et 71%. On serait tenté de mettre un bémol pour Klass, Zenglen et Kaï, cependant ils adhèrent tous à la tendance dominante.

Le drame d’une époque?
Entre une musique qui nargue les problèmes réels de son époque et qui parle à outrance de l’amour, tout en cultivant l’art du bling-bling (emprunté aux rappeurs américains) et le pur dilettantisme, il y a la nécessité d’ouvrir de nouvelles brèches, d’autres sentiers, d’inventer d’autres perspectives. «Ceux qui chantaient autrefois tenaient compte de ce qui se passe à l’intérieur de la société», indique Harry Luc, organisateur d’événements et fin connaisseur du Konpa. «Je peux pas pas généraliser pour dire que l’ancienne génération était, elle aussi, insensible aux problèmes de la société. Ils chantaient [ les musiciens de l’”ancienne génération”, NDLR] des choses que les gens vivaient au quotidien dans leur vie normale.» Alors, forcément, est-on face à un drame d’une époque?
Harry Luc, avec moult détails à l’appui, rappelle que Tabou Combo, Skah Shah, Bossa Combo et Shleu Shleu étaient, entre autres, des groupes musicaux qui croyaient que vivre dans un espace social donné, y évoluer, n’était pas un hasard et qu’il fallait porter dans leurs chansons les cris, les bruits et les calamités du temps. «Mais de nos jours, les faiblesses sont visibles dans les compositions de la “nouvelle génération”. La majorité des sujets est en déconnexion avec la réalité», assène Harry Luc. Appelant à une réinvention totale du Konpa, le vice-président de Handzup group dit constater, non sans amertume, que la génération actuelle se verse à corp perdu dans la facilité, en copiant ce qui se fait dans le rap (entre autres), pour le proposer au public haïtien à travers la musique «natif natal».
Un beau réservoir de textes à caractère social vers les années 70-80
«Les musiciens actuels ne le font peut-être pas suffisamment mais ils chantent quand même des sujets de société», relativise Philippe Saint-Louis, compositeur de plusieurs textes à caractère social pour les groupes musicaux de la «nouvelle génération» ces dernières années. Philippe Saint-Louis, critique musical passé de présentation, admet, comme Harry Luc avant lui, qu’il y a une nuance à faire ressortir: les textes des musiciens de l’«ancienne génération» n’étaient pas hors-sol, c’est-à-dire coupés des préoccupations sociales de la population. Philippe Saint-Louis, cite en exemple «apocalypse» de Bossa Combo, «Korije» de DP Express qui sont des joyaux d’un temps devenu vieux.
Jhonny Célicourt, critique musical très respecté en Haïti, joint au téléphone par Port-au-Prince Post, indique qu’il y a de nos jours «une carence prononcée de paroliers ayant cette capacité à transcender les mélomanes via des textes à caractère social, des textes soignés, sortis des sentiers battus comme ce fut le cas dans les années 70-80». Dans l’histoire du Konpa, il explique qu’il y a «certains textes aidant à comprendre les grands évènements ayant marqué une période donnée dans l’histoire du pays». “Permanente” de Bossa Combo, “David” de DP Express, “Canter” de Gemini All Stars, “Men Nimewo A” de Skah Shah # 1, “Vacances” de System Band et “Jouk Ki lè” de Scorpion, sont, entre autres, des textes textes qui parlaient à la société, illustre Jhonny Célicourt.
L’ère du vide ?
L’impression est qu’on est en plein cœur de l’ère du vide dans le Konpa (nouvelle génération), où qu’il suffit de se plaindre pour un amour perdu ou de demander aux fans de balancer les mains dans l’air pour exister, faire du hit et prendre sa place. Ce que Harry Luc dénonce. Il appelle à la création de nouvelles écoles de musique et à une politique musicale beaucoup plus intelligente du ministère de la Culture pour éviter le pire au rythme de Nemours Jean Baptiste. L’amour et le bling-bling (pris au sens du dilenttantisme) colonisent le Konpa au point de l’asphyxier. Et celui-ci se détache du réel vécu, pour nous murmurer à l’oreille que l’homme est essentiellement un être de coeur, d’émotions, de subjectivité. Cette perspective n’est pas sans limites.
On ne pourrait pas dire que le Konpa est une musique dansante pour justifier un tel black-out sur les problèmes récurrents de la société dans les derniers albums des musiciens de la «nouvelle génération». «Il est possible de danser un sujet intéressant avec la même passion qu’on danserait n’importe quelle autre musique», rajoute Harry Luc, citant «Ou se», célèbre tube interprétée par Gazman Couleur, mais abondamment dansée dans les bals et dans les clubs les plus banals, dans les coins les plus reculés de l’Haïti profonde. Cette logique ne tient pas. Le titre “Alanvè” sur l’album “Yo remele Spageti Style” de Richard Jean Hérard (Richie) et de Garcia Delva a eu un succès fou et on le dansait également. «Savalou», premier titre de “Zafèm” de Dener Céide et de Réginald Cangé, en est une autre preuve de la nécessité du neuf, du mieux pour tuer les fausses certitudes.
Une musique, du moins celle d’ajourdhui, qui se contrefout des douleurs de son peuple pour s’accommoder aux infortunes de la «facilité», donc qui ne chante pas les malheurs perpétuels – et qui viennent par vague – des mélomanes, n’est-elle pas appelée à se réinventer tout le temps, à s’«expérimenter» (sic), au risque de perdre du temps ?

Source: Dashka Louis / PAP POST

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