Les "trois dangers" évoqués par le titre de cet album de Nemours sorti en 1965 sont : Nemours Jean-Baptiste, Richard Duroseau (accordéon) et Raymond Gaspard (guitare). Les précédents albums à succès du groupe sont exposés en arrière-plan.

Konpa ! La musique populaire en Haïti (4)

4. LES ORIGINES DU KONPA ET DE LA KADANS

Au milieu des années 1950, les villes d’Haïti, en particulier Port-au-Prince, sont le foyer d’une scène musicale florissante concentrée dans les hôtels et boîtes de nuit. Scène qui se popularise avec le développement du réseau de stations de radio sur l’ensemble du territoire haïtien, et dans une moindre mesure avec l’industrie naissante du disque. Haïti est aussi une destination régulière pour les musiciens de la Caraïbe en tournée dans la région, de même que pour un certain nombre de jazzmen américains.

 

L’influence dominicaine

Chez le voisin dominicain, le merengue (cousin de la méringue haïtienne) atteint une popularité sans précédent grâce, en partie, au soutien du président Rafael Trujillo. Il se popularise en Haïti avec les enregistrements discographiques, et la venue de groupes en tournée. Aussi, et les radios dominicaines sont captées en Haïti, en particulier La Voz Dominicana (appartenant à Trujillo).

De nombreux musiciens haïtiens grandissent en écoutant les merengue cibaeño (forme la plus ancienne de merengue) de Nico Lora et Angel Viloria… ou les merengue pour grands orchestres de Luis Alberti et Lira des Yaqui. Lira des Yaqui se rendra à Port-au-Prince en 1955, mais c’est avec la tournée en 1954 de Viloria et son groupe Tipico Cibaeño que Haïti succombe réellement à la vague merengue. Le genre est particulièrement populaire chez les prostituées dominicaines d’Haïti qui enseignent aux hommes haïtiens comment le danser, dans les salles de danse concentrées pour beaucoup dans la commune de Carrefour.
Et à l’été 1955, au beau milieu de cette vogue pour le merengue dominicain, Nemours Jean-Baptiste lance sa nouvelle danse d’influence dominicaine au club Aux Palmistes, dont il dirige l’orchestre.

Nemours Jean-Baptiste et le konpa-dirèk

Nemours Jean-Baptiste nait dans une famille de la classe moyenne de Port-au-Prince le 2 Février 1918. Il apprend la guitare, et le banjo avec Barrato Destinoble dans la ville des Cayes. Et à Port-au-Prince, il prend des cours de et le saxophone avec Victor Flambert.
Au début des années 1940, il intègre le Jazz Guignard et le Conjunto International, où plus tard il rencontrera son futur partenaire et rival Wébert Sicot. Nemours est une des vedettes du Trio (plus tard Orchestre) Atomique, du nom de son chanteur Djo Atomique (de son vrai nom, José Laveau). D’origine dominicaine et haïtienne, ce dernier s’est spécialisé dans le répertoire cubain et dominicain.
Vers 1952, Nemours quitte l’Orchestre Atomique. En 1953, il fonde son propre orchestre au club Aux Calebasses. C’est à Raymond Gaspard, le guitariste de Nemours, que l’on doit le terme compas-direct (konpa-dirèk en créole, plus tard réduit à konpa). Cette étiquette commerciale associée au nouveau son du groupe signifie, en gros, “battement (rythmique) droit, carré”.

L’Ensemble Aux Calebasses de Nemours Jean-Baptiste en 1957 dans ce qui est considéré comme la troisième version de l’orchestre de Nemours, quand il se produisait encore à la discothèque Aux Calebasses.
Nemours est en costume blanc sur la gauche. Le chanteur Julien Paul est au centre avec les maracas. A ses côtés, Richard Duroseau à l’accordéon et Ketzer Duroseau au tambour. Augustin Fontaine est à droite à la contrebasse.

 

Audio 16
Dans la dernière partie de cette vidéo, on peut voir des photos et entendre des enregistrements de Nemours et Sicot, avec des commentaires de Raoul Guillaume, Herby Widmaier et Emerante de Pradines. Richard Duroseau, le premier accordéoniste de Nemours y fait une démonstration de son style de jeu, et Julien Paul, l’un des grands chanteurs de Nemours, chante.

La section konpa commence à la minute 06:13 :

Caractéristiques du konpa-dirèk

Cette pulsation rythmique “carrée” qui caractérise le konpa est renforcée par le rythme en “un-deux” de la contrebasse, sur lequel le tambour joue une variante du merengue dominicain (traditionnellement joué sur la tambora bi-membranophone). L’accordéon joue accords et arpèges (motifs joués sur les notes de l’accord) ainsi que quelques passages mélodiques. Saxophones et trompettes jouent en réponse les lignes mélodiques principales.

Le konpa-dirèk est la première musique haïtienne à évoluer dans un environnement complètement commercial. Dans ses premières années, il fait face à de nombreuses critiques venant de nationalistes culturels, pour son orientation populaire, ses influences dominicaines, et pour ce qui leur semble être une innovation purement commerciale.

Si la classe moyenne urbaine est le cœur du public de la musique konpa, Nemours s’efforce à le diversifier. Le vendredi soir, il joue pour les adolescents des zones urbaines, le samedi soir pour l’élite à Cabane Choucoune de Pétion-Ville, le dimanche pour les classes moyennes Aux Calebasses ou Sous Les Palmistes, au carnaval pour les classes populaires, et enfin dans les provinces lors des fèt patwonal (fêtes de saint) et autres fèt chanpèt (fêtes paysannes).

Couverture de l’album de l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste édité en 1961 chez Ibo Records, avec comme chanteurs Louis Lahens et Jean-Claude Félix.

 

Audio 17
“Immortel Compas”, un enregistrement de 1965 par l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste, avec Carlo Glaudin au chant :

https://youtu.be/1dEHLL-Jz5s

Polémiques autour du konpa

Concurrencé par le konpa-dirèk, l’orchestre Jazz des Jeunes fort de son statut de premier orchestre d’Haïti, critique ouvertement la nouvelle mode ainsi que l’orchestre qui l’a lancée, dans une série de chansons injurieuses en forme de duel musical. Ces chansons prennent la forme de véritables chan pwen (forme de rabaissement et de critique chantés, comprenant des allusions ciblées mais mentionnant rarement son destinataire, courant dans le Vodou et les processions rara).
Ainsi, Jazz des Jeunes décrit le groupe de Nemours comme des singes comiques sans mémoire (culturelle) qui ne savent chanter que trois trois mots et ne jouer qu’un seul rythme (importé) le tout dans une seule tonalité ! Ils invoquent l’image de la redoutable divinité Vodou Baron Samedi qui les jugera au cimetière pour avoir insulté leurs ancêtres !
Mais c’est sans compter sur la vague de popularité immense pour le konpa, déjà en constante augmentation. En 1958, à l’occasion d’un concert à la discothèque Palladium (à Carrefour), quand Nemours rebaptise son groupe l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste (puis en 1963, le Super Ensemble Nemours Jean-Baptiste). A cette période, le konpa-direk est le style le plus populaire d’Haïti, et sur le point de devenir la nouvelle danse nationale du pays. Nemours Jean-Baptiste avait pour réputation de dire : Dépi ou konn maké pa, ou toujou sou konpa (Dès que tu sais marcher, tu es toujours en konpa [dans le groove]).

Wébert Sicot et la kadans-ranpa

Wébert Sicot est probablement le saxophoniste d’Haïti le plus important de son époque. Il commence dans l’orchestre Le Jazz Capois, avec son frère trompettiste Raymond. Il joue avec quelques-uns des plus grands orchestres de la fin des années 1940 et 1950, comme le Conjunto International, l’Orchestre Atomique, l’Ensemble de la Cabane Choucoune, ou encore l’Ensemble Aux Calebasses de Nemours.
Audio 18
Cette ballade lente a été enregistrée à la fin de la carrière de Webert Sicot, mais elle donne une bonne idée du timbre de son jeu :

Vers 1959, Sicot forme l’Ensemble Webert Sicot et crée un nouveau rythme de danse qui se distingue à peine du konpa-dirèk de Nemours. Il le nomme cadence rempa, mais le producteur de disques Joe Anson le créolise en kadans-ranpa. Kadans signifie rythme et ranpa remparts, rappel des relations belliqueuses qu’entretiennent les deux groupes rivaux.
Ces derniers s’imitent l’un l’autre, s’insultent régulièrement, chacun s’efforçant de surpasser l’autre, et parfois vont jusqu’à se voler du matériel.

Couverture du troisième album du (Super) Ensemble Weber Sicot édité en 1961 chez Ibo Records avec comme chanteurs Gary French et André Dorismond.

La polémique prend une forme musicale avec une série de chansons de dérision. Nemours évoque la rivalité dans la chanson “Rythme commercial”, qui dépeint Nemours comme un manguier généreux en fruit et sur lequel on jette des pierres (d’après le proverbe haïtien qui dit, “On ne jette des pierres que sur des manguiers pleins de fruits”):
Sé sou pyébwa ki gen fwi
Sé sou li yap voyé wòch
Men sispann fè jalouzi, sé vwé
Nemou se yon pyé mango
Kontré tan donnen tout bon
Voyé wòch toutlajounnen, Sou li !
Konkirans sé bèl bagay
Sé sak rann youn nonm travay
Pa chita fè tripotay, Sé vwé !
(L’arbre qui porte des fruits
C’est sur lui que l’on jette des pierres
Mais nous allons mettre un terme à toute cette jalousie, vraiment!
Nemours est un manguier
Défiant le temps, offrant des fruits toujours
Ils lui jetteront des pierres continuellement !
La concurrence est une bonne chose
C’est ce qui nous fait travailler
Arrêtez de colporter des commérages, vraiment !)

Les “trois dangers” évoqués par le titre de cet album de Nemours sorti en 1965 sont : Nemours Jean-Baptiste, Richard Duroseau (accordéon) et Raymond Gaspard (guitare). Les précédents albums à succès du groupe sont exposés en arrière-plan.

Sicot, considéré largement comme le meilleur musicien, réplique en insultant la musicalité de Nemours dans la chanson “Deux guidons” (Deux étendards) :

Dépi ou koumansé son sèl kout sakstofòn
Jisk’ou fini! Men monchè
Ou pa onté! Ou pa kapab fè yon solo
Toutan sé moun k ap fè l pou w

(Lorsque vous commencez jusqu’à ce que vous ayez terminé,
C’est le même coup de saxophone! Mais mon cher
Vous n’avez pas honte! Vous êtes incapable de faire un solo
C’est toujours quelqu’un d’autre qui le fait pour vous)

Les deux leaders reconnaîtront que la polémique aura eu une fonction marketing, ayant pour effet d’augmenter le degré d’adhésion et d’intérêt de leurs fans respectifs. En 1964, les groupes de Nemours et de Sicot iront jusqu’à s’affronter dans un match de football au Stade Sylvio Cator devant 35.000 fans qui se clôture par un match nul (1-1). Et bien sûr, chaque formation chantera sa propre version du match !
Les duels musicaux de cette période auront une forte influence sur la musique populaire haïtienne. Tout au long des 60 prochaines années, on verra apparaître un nombre croissant de binômes rivaux.

Audio 19
Avec des paroles en créole, des photos et des couvertures d’album, cet enregistrement de l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste souligne le caractère compétitif du groupe.
Le titre s’intitule “Dé Koulè” (deux couleurs), référence aux couleurs du groupe (rouge et blanc), qu’il arbore pour le match de football au Stade Sylvio Cator et aux défilés de carnaval :

https://youtu.be/qgBo6PRfCcY?t=14

Konpa, carnaval et koudyay
Au carnaval du début des années 1960, les deux groupes rivaux polarisent toute l’attention du pays. La participation au carnaval des nouveaux groupes de konpa-direk et kadans-ranpa est le symbole de l’importance croissante de la classe moyenne dans les affaires politiques du pays.
Les foules immenses se rassemblent autour de leur groupe favori, installé sur des chars tractés ou sur des camions et jouant une musique amplifiée par de grosses enceintes, qui couvre la musique acoustique des bandes-à-pied.
Au carnaval, les fans de Nemours et de Sicot s’affrontent régulièrement. Les partisans sont identifiables par les couleurs qu’ils portent. Même la milice de Duvalier, les tonton macout, est divisée sur le sujet, arborant les couleurs de l’un ou de l’autre groupe par-dessus leur uniforme en jean. Les parades de Nemours et de Sicot sont conduites chacune par des makout de premier plan. Les enfants de “Papa Doc” (François Duvalier) sont eux aussi en conflit; Jean-Claude étant pour la kadans-ranpa de Sicot et sa soeur Denise pour le konpa-direk de Nemours.
Les chansons entraînantes de konpa carnavalesque célèbrent l’élection à vie de “Papa Doc”, la construction d’un nouvel aéroport, et la création d’un nouveau barrage censé mettre fin aux blakawout (de “blackout”, coupures d’électricité).
Malgré les efforts sporadiques pour calmer la polémique, Nemours et Sicot se livreront une guerre musicale tout au long des années 1960.

Audio 20
L’Ensemble Webert Sicot joue “Bon Jan Van”, leur chanson carnavalesque de l’année 1967, avec André Dorismond au chant.
La chanson commence par un excellent solo de saxophone joué comme sur un char de carnaval. Vers les minutes 5:48 et 5:58, toutes les sections de l’ensemble sont présentes dans un superbe arrangement carnavalesque en couches superposées :

Les deux groupes composent et interprètent des chansons de soutien au gouvernement Duvalier, lequel détourne politiquement le koudyay. Le koudyay est une forme de célébration exubérante organisée par les puissants et pratiquée dans les rues. L’organisateur fournit boisson, nourriture, musique, le thème du koudyay et si nécessaire le transport. La manifestation est une occasion pour les classes pauvres de s’amuser à bon compte, et pour l’organisateur, par la masse mobilisée, de donner l’impression d’un large soutien populaire. Duvalier orchestre carnaval et koudyay à des fins politiques, afin de détourner l’attention populaire des problèmes sociaux et économiques et d’exploiter les passions populistes des masses pro-Duvalier et anti-élite. Que ce soit pour des koudyay spontanés, pour les fêtes de juillet appelées “Carnaval des Fleurs”, ou pour le carnaval, les musiciens étaient embauchés (contraints) pour jouer et faire allégeance à la dictature.

 

Photo de l’Ensemble Webert Sicot extraite de la couverture de l’album de 1967 “La Flèche d’Or d’Haïti” (surnom du groupe).
Les années 1967-68 marque la fin de l’ère de domination musicale des deux groupes rivaux (Nemours VS Sicot).

Tout au long des années 1960, les principaux orchestres de la période antérieure (Jazz des Jeunes, Tropicana, septentrionale, Raoul Guillaume et son groupe…) continuent à se produire et à enregistrer des albums.
La musique haïtienne de la fin des années 1950 jusqu’à la fin des années 1960 est profondément façonnée et dominée par les deux poids lourds que sont les orchestres de Nemours et Sicot, et ceci à un point tel que la période est appelée “épok Nemou ak Siko” ou “épòk polémik”.
Mais à partir de la fin des années 1960, les mini-djaz (orchestre de plus petite taille) commencent à monopoliser le jeune public.

“L’accolade”
Dans les années 1980, la situation financière modeste de Nemours et de Sicot conduit à une prise de conscience chez les musiciens et les fans haïtiens qui visera à récompenser et mieux honorer les musiciens, à respecter l’histoire de la musique populaire du pays, et même à en finir avec la tendance aux polémiques musicales; ce mouvement a été appelé plus tard “l’accolade”.
En 1977, le producteur Fred Paul (du label Mini Records) avec l’orchestre de son label, le Mini All-Stars, sort l’album “Gina” qui reprend la musique de Webert Sicot. Et en 1980, Tabou Combo sort “Hommage à Nemours Jean-Baptiste”:
Li pa ban nou travay
Li pa ban nou lajan
Men li ban nou konpa
Ala bèl eritay-sa…
Fòk nou kapab mete tèt ansanm
Pou nou kab venere ou
Tankou Lewòp te venere Moza…
(Il ne nous a pas donné de travail
Il ne nous a pas donné de l’argent
Mais il nous a donné le konpa
Quel bel héritage…
Nous devons nous unir
Afin de te célébrer
A la manière dont l’Europe a célébré hommage à Mozart)
La même année, une soirée est organisée à New York afin de célébrer le 25ème anniversaire du konpa-dirèk. L’organisation fait venir Nemours d’Haïti pour jouer avec des membres de Skah Shah. Dans la soirée, une collecte d’argent permettra de lui acheter un nouveau saxophone. Il y est aussi question de l’aider à monter et diriger un nouvel orchestre. Il décédera malheureusement peu de temps après !

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SOMMAIRE
1. La bèl épòk : la musique populaire de la 1ère moitié du 20ème siècle
2. Troupes et chanteurs traditionalistes
3. Twoubadou et gwenn siwèl
4. Les origines du konpa et de la kadans
5. Mini-djaz et migration
6. Nouvelle génération et retour aux racines
Extraits musicaux
______________________________________
par Dr Gage Averill
Docteur en ethnomusicologie, spécialiste des musiques populaires haïtiennes, professeur et doyen à la Faculté des Arts de la University of British Columbia (Canada)
© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2016-2019

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