Konpa ! La musique populaire en Haïti (3)

3. TWOUBADOU ET GWENN SIWÈL

Une musique de rue des zones rurales d’Haïti
Kandjo et la mystique twoubadou
Coupé Cloué et le konpa manba
Manno Chalmay (Charlemagne) et la chanson angajé et contestataire

Twoubadou (troubadour) est un des rares termes musicaux d’Haïti dont la définition a fait l’objet d’autant d’imprécisions. Le mot remonte aux ménestrels provençaux de la période médiévale et sa version espagnole, trovador, est employée à Cuba au début du 20ème siècle pour désigner les chanteurs traditionnels accompagnés d’instruments à cordes. De Cuba, il arrive en Haïti où il est associé aux chanteurs qui abordent, avec vérité et humour, la pénibilité de la vie de tous les jours, les relations sociales, les récriminations contre le travail et la boisson. Le terme est aussi appliqué aux petits orchestres ruraux, appelés également bann gwenn siwel ou plus simplement ti-bann.
Dans ce qui suit, twoubadou sera employé pour les premiers et bann gwenn siwel pour les seconds.

Cette peinture de Carlo Jean-Jacques représente un groupe de trois enfants jouant dans leur propre groupe twoubadou.

Une musique de rue des zones rurales d’Haïti
Les premières formes de mizik gwenn siwèl arrivent en Haïti dans les années 1920 avec les coupeurs de canne saisonniers revenants de l’Est de Cuba et peut-être aussi de la République Dominicaine. L’instrumentation est simple: guitare ou banjo, tanbou (conga), tchatcha (maracas), bwa (bâtons entrechoqués, similaires aux claves cubaines) et malinoumba (appelé aussi manouba ou manoumba) une basse faite d’une caisse en bois montée de lamelles métalliques fixées au-dessus d’une ouverture circulaire. Un accordéon ou d’autres instruments peuvent également être ajoutés.
En Haïti, ces orchestres se mettent à jouer des chansons populaires kréyòl (méreng) comme “Choucoune” (à l’origine “Petit Pierre”), “Haïti Chérie” (à l’origine “Souvenirs d’Haïti”), “Panama-m Tonbé” ou “Angélique O”. Des chansons cubaines sont souvent jouées, et plus récemment quelques konpa.
Les musiciens sont en général des hommes, qui dans le passé traînaient une réputation de tafyatè (buveurs de tafya ou kléren, rhum bon marché) et de vakabon (vagabonds de mauvaise vie et itinérants). Ils jouent en ville et à la campagne, dans les bars, les hôtels, durant le carnaval, dans les banbòch (fêtes), les fèt champèt (rassemblement festif rural) et les fèt patwonal (fêtes des jours des saints). On les associe à la mizik anba tonèl (musique sous la tonnelle, petit abri fait d’un toit de chaume).

Bann gwenn Siwel jouant à l’Hôtel Oloffson (Port-au-Prince).
© Steve Winter, 1989

Audio 11
“Ti manman-m chéri” (Ma petite maman chérie) par Ago’s Bal Band, Port-au-Prince (coffret Alan Lomax in Haiti, 1936-37, Harte Recordings, 2009)

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Une des chansons les plus populaires de l’époque en Haïti et jouée par toutes les bann gwenn siwèl. Le motif rythmique de la clave joué sur les bâtons est un héritage des origines cubaines de ce groupe. Le chœur exprime une complainte suite à une rupture amoureuse :

Ti manman-m chéri
Janm m té byen avè w
Gadé sa wap fè m
Wap fè m sezi !
(Ma petite maman chérie
Je me sentais si bien avec toi
Regarde ce que tu m’as fait
C’est un tel choc pour moi !)

Un certain nombre de groupes comme que Les Sept Vedettes ou Ti-Coca et Wanga Nègès, enregistrent leurs propres disques et acquièrent une certaine notoriété nationale et internationale.
Audio 12
“Twa fèy twa rasin O” par Ti-Coca et Wanga Nègès (album Haïti, 1999)

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Traite de l’utilisation des feuilles (d’arbres) dans la divination.
Cette chanson, dont une version peut être entendu dans les premiers enregistrements de terrain d’Harold Courlander, a été arrangé pour grand orchestre dans les années 1950 et chanté par Rodolphe (Dodòf) Legros.
Twa fèy, twa rasin o
Jété bliyé, ranmasé sonjé (x2)
Mwen genyen basen mwen
Twa fèy tonbé ladann,
Jété bliyé, ranmasé sonjé
(Trois feuilles, trois racines
Jeter pour oublier, ramasser pour se souvenir
j’ai mon bassin / source
Trois feuilles y sont tombées
Jeter pour oublier, ramasser pour se souvenir)

Créé en 1976, Ti-Coca (2ème à partir de la gauche, surnom qui le compare à une petite bouteille de Coca-Cola. De son vrai nom David Mettelus) et Wanga Nègès (littéralement “le charme magique de la femme noire”, mais aussi l’autre nom donné en Haïti au colibri ou oiseau-mouche), est aujourd’hui le plus célèbre des groupes de musique twoubadou. Il a enregistré plusieurs cd et se produit dans le monde entier.

Kandjo et la mystique twoubadou
Le chanteur Kandjo (Candio), né Auguste de Pradines, est réputé pour avoir été un troubadour patriote qui s’est opposé à l’occupation américaine et qui exprimait en chanson la conscience populaire. Kandjo nait à Paris de parents français. Il arrive enfant en Haïti après avoir lutté contre une poliomyélite qui le laissera paralysé. Il étudie la musique à l’école et apprend le piano, la guitare, la mandoline et d’autres instruments.
A l’âge de 14 ans il est amené à une cérémonie Vodou où les initiés auraient été fascinés par le jeune infirme français. Cette expérience lui inspire la chanson d’inspiration Vodou “Erzulie” (du nom de la divinité féminine haïtienne), chanson qui fera partie du canon haïtien.
Sa composition la plus célèbre est probablement “Angelique O”, sur le thème d’un mariage malheureux :
Refrain :
Alé kay manman-ou
Alé kay manman-ou
Alé kay manman chéri
Pa vin ban m dézagréman
Couplet :
Tifi pa konn lavé pasé
Alé kay manman-ou
Andjélik O Andjélik O
Alé kay manman-ou
(Refrain :
Rentre chez ta mère
Rentre chez ta mère
Rentre chez ta mère ma chérie,
Ne viens pas ici pour me tracasser
Couplet :
La jeune fille ne sait pas laver et repasser
Rentre chez ta mère
Angelique Oh, Angelique Oh,
Rentre chez ta mère)
La chanson est supposée avoir été nommé d’après Angélique Cole, l’épouse du commandant de la marine US le colonel Cole. Mais la chanson sert de chan pwen (chanson de défi) adressé à la présence américaine en Haïti dans son ensemble; une métaphore chantée du “Yankee go home”. “Angelique Oh” est chantée aux carnavals de la fin des années 1920 et joué par la Garde d’Haïti pour le départ d’Haïti des Marines américains en 1934 !
A la suite de Kandjo, le terme twoubadou est appliqué aux commentateurs ironiques et caustiques de la vie de tous les jours et des rapports de classe, itinérant et ayant un penchant pour l’humour de mauvais goût (appelé bétiz en Haïti). Le mot twoubadou a d’ailleurs une forte connotation masculine. De même, presque tous les musiciens du genre sont des hommes : Dodòf (Rodolphe) Legros, Ti Paris (Paris Achille), (Robert) Moulin, Althiéry Dorival, Coupé Cloué (Gesner Henri), Les Sept Vedettes, Rodrigue Milien, Toto Nécessité (Jules Similien).

Coupé Cloué et le konpa manba
Coupé Cloué nait à Léogane, en 1925. Peu avant ses 30 ans, il développe un style twoubadou à la guitare bien à lui. En 1957, il forme un trio appelé Trio Cristal (appelé plus tard Trio Select) comprenant deux guitaristes et un joueur de maracas. Dans les années 1970, le groupe deviendra Ensemble Select.
En raison de sa sympathie pour la vie des classes défavorisées et de son humour paillard, Coupé Cloué devient une star de la musique haïtienne. Sa musique finit par devenir à elle toute seule un sous-genre du konpa.
Jean-Gesner Henry reçoit le surnom de Coupé Cloué à l’époque où il joue au football (en référence à des gestes footballistiques), mais celui-ci prend très vite un second sens, à connotation sexuelle.
Coupé puise dans l’expressivité de l’argot créole pour produire double-sens et jeux de mots. Il insère souvent des sections parlées dans ses chansons, en une forme de rap créole. C’est son penchant pour le mauvais goût (bétiz) qui fait de Coupé quelqu’un de controversé en Haïti, dont la popularité est déplorée par l’élite et les médias.
Si la musique de Coupé a pu être appelé konpa kribich (suite au succès de son titre “Cribiche”), lui et ses fans lui préféreront konpa manba. Manba signifie beurre d’arachide, un aliment populaire en Haïti, mais le mot a un double-sens une fois décomposé en “M anba” (“je suis en bas” !).
Audio 13
“Myan myan” par Coupé Cloué et son Ensemble Select (album The Preacher, 1978)

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Coupé Cloué en concert à Carrefour (Haïti) en 1987.
© Gage Averill
Audio 14
Cette vidéo entremêle des images de Coupé et son groupe avec des scènes quotidiennes et de carnaval en Haïti.
La chanson “Madame Marcel” comprend de longues sections parlées. Elle est un bon exemple du groove décontracté sur deux accords de Coupé Cloué, sa marque de fabrique :

Manno Chalmay (Charlemagne) et la chanson angajé et contestataire
Depuis les années 1970, le chanteur troubadour et activiste Manno Chalmay (Emmanuel Charlemagne) n’a jamais cessé d’être politiquement engagé. Né en 1948, Manno grandit dans les quartiers pauvres de Port-au-Prince et Carrefour. Il commence à chanter et jouer de la guitare à l’âge de 16 ans et en 1968, forme un mini-djaz de quartier appelé Les Remarquables, puis un second groupe, Les trouvères (Les Troubadours). Charlemagne commence alors à exprimer en musique une profonde préoccupation à propos de la pauvreté et de l’oppression qu’il observe autour de lui.

Manno Charlemagne (à droite) et Marco Jeanty en couverture de leur album de 1976.
Avec le chanteur Marco Jeanty, il écrit et interprète des chansons angajé (politiquement engagées). En 1978, ils enregistrent un album chez Marc Records qui fait une critique virulente et sans précédent de la société, de la corruption politique, du fossé entre riches et pauvres, et de l’exploitation des démunis et sans-pouvoirs sous la dictature de Jean-Claude Duvalier. Dans leur chanson “Pouki” (Pourquoi), ils s’interrogent :
Pouki lavi pa séparé,
Egalégo fifti fifti ?
Pouki réken krazé brizé,
Gwo mak dan sou ti pwason ?
(Pourquoi la vie ne sépare pas les choses,
De manière égale, 50-50 ?
Pourquoi le requin cause de telles destructions,
De grosses marques de dents sur le dos du petit poisson ?)

Manno Chalmay en concert au Tap-Tap Restaurant de Miami en 1994.
© Peter Eves
Menacé par les Tonton Makout (la milice des Duvalier), Manno quitte Haïti pour Boston (U.S.A.), où il sort une série d’albums qui ont un accent marxiste et anti-impérialiste de plus en plus marqué. A son retour d’exil en Haïti, après la chute du régime de Jean-Claude Duvalier en 1987, Manno fait une tournée dans le pays avec une formation orientée racine, la Koral Konbit Kalfou. Il devient un leader de premier plan de la gauche haïtienne.
Audio 15
Ce film documentaire par le producteur Fred Paul, intitulé Konviksyon, commence par Manno chantant une chanson du même nom. Il se poursuit avec une interview de Manno (en créole), accompagnée d’images de chanteurs traditionnels et troubadour, et de photos sur l’histoire politique et sociale d’Haïti de ces dernières décennies :

Le film (disponible à Laméca) est un merveilleux témoignage de la poésie et de l’engagement de Manno Charlemagne, illustré de nombreuses chansons. À la minute 57:09, il interprète la chanson “Ayiti Pa Foré” qui expliquent que la révolution n’est pas terminée simplement parce que Duvalier est parti :
Lè w fè sa ma pè w
Paskè w se makout
Ou konprann ou ka kraponen mwen
Ou ralé wouzi w, mwen rilax sou w !
Ou ralé baton gayak la, mwen pi koul sou w !
Toné krazé m Michèl Bénèt, I am sorry for you
Sé nan vidéyo wa gadé pèp ayisyen
Ou voyé papa w a achté twa bonm
Pou vin bonbadé lajénès an Ayiti
Ki déklaré ké déchoukaj la poko fini ?
Konsèy Gouvenman chajé tonton makout
Konsèy Gouvanman gèn Régala ladan l
(Quand vous faites cela, j’ai tellement peur de vous (sarcastique)
Parce que vous êtes un Makout
Vous pensez que vous pouvez me tromper
Quand vous sortez votre mitraillette Uzi, moi je me détends
Quand vous sortez votre matraque, moi je me détends encore plus
Bon Dieu, Michèle Bennett (épouse de Jean-Claude Duvalier), je suis désolé pour toi
C’est en vidéo vous regarder le peuple haïtien
Vous envoyez votre père acheter trois bombes
Pour bombarder la jeunesse en Haïti
Qui a déclaré que le déchoukaj n’est pas encore terminé ?
Si la junte militaire est pleine de Tonton Makout
Si la junte militaire a avec elle le général Régala)
Lorsque le fragile gouvernement démocratique d’Haïti est renversé en 1991, des soldats arrêtent Manno et menacent de l’exécuter. Après plusieurs épisodes de ce type, Manno et sa famille décident de se rendre à l’ambassade d’Argentine qui leur accordera l’asile politique.
Lorsque Jean-Bertrand Aristide est réinstallé comme Président, Manno retourne en Haïti et se présente aux élections de maire de Port-au-Prince qu’il remporte. Une fois son mandat de maire terminé, il s’installe à Miami, où jusqu’à aujourd’hui, il se produit régulièrement au Tap-Tap Restaurant mais aussi à l’international.

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SOMMAIRE
1. La bèl épòk : la musique populaire de la 1ère moitié du 20ème siècle
2. Troupes et chanteurs traditionalistes
3. Twoubadou et gwenn siwèl
4. Les origines du konpa et de la kadans
5. Mini-djaz et migration
6. Nouvelle génération et retour aux racines
Extraits musicaux
______________________________________
par Dr Gage Averill
Docteur en ethnomusicologie, spécialiste des musiques populaires haïtiennes, professeur et doyen à la Faculté des Arts de la University of British Columbia (Canada)
© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2016-2019

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© Médiathèque Caraïbe (Laméca), 1999-2020

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